Episode 4 : Nuit d’inventaire de fin d’année au grand magasin
On raconte que dans le grand magasin, il existe une nuit plus redoutée que les soldes, plus traumatisante que le Black Friday, plus sournoise que les derniers dimanches de l'année : la nuit de l'inventaire.
Un moment où tout devient chiffre, où les employés se transforment en moines silencieux bipant des codes-barres, et où les objets… semblent décider de se multiplier juste pour se venger.
Malik arrive à 20h. Il retrouve l'équipe déjà en train de s'échauffer les poignets comme des marathoniens du scanner.
– Cette année, dit José, on commence par… le rayon cosmétique.
– On va mourir, murmure quelqu'un.
Le rayon cosmétique : le triangle des Bermudes parfumé
Le rayon cosmétique… c'est un monde à part.
Une zone où les testeurs disparaissent mystérieusement, où les flacons s'évaporent comme s'ils avaient une vie parallèle, et où le sol colle encore alors qu'il vient d'être lavé.
Le premier flacon que Malik Ramasse est entamé.
Le deuxième aussi.
Le troisième ? Ouvert, parfumé, mais vide.
– On dirait que les clients font leurs cours avec le nez, lâche Julie. Ils sentent , ils essayent , ils remettent, ils repartent.
–
On devrait facturer les « respirations premium », répond Malik. Sur compte des demis ?
Ils scannent. Bip. Bip. Bip.
Le bruit devient presque hypnotique.
À un moment, Julie montre un rouge à lèvres fondu, comme s'il avait passé l'été au Sahara.
– Ça c'est le fameux « rouge désert heat », plaisante Malik.
–
Non mais y'a des gens qui l'ont essayé
directement sur la main, on le voit encore, regarde !
–
Ah… une fresque préhistorique. Une empreinte de client sauvage.
Le stock fantôme
À 23h, le vrai festival commence : les écarts.
Ce que les fichiers diffèrent, ce que la réalité montre. Et la réalité… a souvent de l'humour.
– L'informatique dit : 48 unités, annonce Malik.
– Ici : 0, répond Julie.
– Eh ben l'ordinateur il rêve grand.
Parfois c'est l'inverse :
– L'ordinateur dit : 0 unité.
– J'en ai 12 derrière moi, par terre.
– Ah ! Les produits Ninja !
Le stock fantôme, c'est tout ce qui existe… mais pas dans les chiffres. Ou qui n'existe pas… mais dans les chiffres, oui.
Un mystère insondable.
Presque métaphysique.
– Je me demande si on ne devrait pas inviter un prêtre, murmure José. Pas pour bénir, hein. Pour… discuter des chiffres.
Les hallucinations de fatigue
À 2h du matin, tout le monde délire un peu.
– J'ai vu un mascara marcher tout seul sur l'étagère, dit Julie.
– Non.
– J'en suis presque sûr.
– C'était sûrement un insecte.
– Ou une âme perdue, souffle quelqu'un au fond.
Malik commence à parler aux boîtes.
– Allez, les lingettes démaquillantes, montrez-vous, soyez cool.
Bip.
– Merci les lingettes. Vous êtes une équipe formidable.
La machine à scanner devient folle
Vers 3h30, le scanner de Malik se met à émettre un bip beaucoup trop aigu, presque hystérique.
BIP !
BIP !
BI—PIIIIIIIIP !
– On dirait qu'il crie, dit José.
–
Non, dit Malik. Il juge .
Ils lui tapent dessus. Ils soufflent sur le lecteur. Ils le secouent comme un vieux téléphone portable. Rien n'y fait.
Puis Julie lui passe un coton imbibé d'alcool pour le nettoyer.
Miracle : la machine se calme.
– Vous voyez ? dit Malik. Ici, même les machines ont besoin d'un démaquillage.
Le moment tendre
À 5h, l'équipe est une bande d'ombres qui marche au ralenti.
Tout est compté, trié, vérifié.
Le rayon cosmétique brille comme jamais : rangé, aligné, irréprochable.
Alors que chacun s'affaisse sur un carton, l'agent de sécurité arrive avec un thermos énorme.
– Je vous ai fait du chocolat chaud, dit-il. C'est la tradition.
– La tradition ?
– Oui. Je fais ça chaque année. Tu me fais trop de peine, là. Tenez.
Ils boivent en silence, doucement réchauffés.
Et puis la boutique, encore sombre, offre une vision rare : le rayon cosmétique parfaitement rangé, sans un client pour l'altérer.
Une minute de grâce.
– On devrait prendre une photo, dit Julie.
–
Pourquoi ?
–
Pour se rappeler que ça a existé .
Ils éclatent tous de rire. Un rire fatigué, mais heureux.
C'est ça, la magie de l'inventaire : on souffre, mais ensemble.
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