Jason, influenceur environnemental.

 


Dans mon ancienne vie, je travaillais dans la finance. Je parcourais le monde, d’aéroport en hôtel de luxe. La Rolex à trente ans, j’avais réussi ma vie.

Pour mes rares vacances, je pouvais aller où je voulais ; j’avais un accès illimité aux vols en classe affaires.

Cette fois-ci, j’avais choisi d’aller au Rwanda voir les gorilles.

Une rencontre bouleversante. Une heure d’observation, en pleine nature, de la vie d’un clan.

Au moment de repartir, je marchais à quelques mètres du groupe quand j’aperçus un garçon qui semblait parler avec un gorille. Je m’arrêtai quelques instants pour observer la scène, puis repris ma marche.

J’entendis une voix :

– Regarde où tu mets les pieds !

Je m’arrêtai, me retournai et compris que le garçon, qui était à côté d’un gorille, venait de me parler.

Par réflexe, je soulevai un pied et vis une petite plante se redresser péniblement.

Je regardai le garçon. Il approuva en hochant la tête.

– Les colobes adorent ça, dit-il avec un large sourire avant de repartir aux côtés du gorille.

Le lendemain, je décidai de retourner voir les gorilles.

Inconsciemment, c’était surtout le garçon que je voulais voir. Et peut-être les colobes. J’avais fait quelques recherches.

Je trouvai un nouveau groupe qui se rendait sur les lieux et avertis simplement le guide que je resterais légèrement en retrait.

Il fallut marcher bien plus longtemps pour trouver les gorilles. Je remarquai que les membres du groupe s’ennuyaient, regardant leur montre.

Une pensée me vint : pourquoi le guide ne profitait-il pas de ces moments pour parler de tout ce qui les entourait ? De la forêt, des animaux, de son pays même… Pourquoi pas ?

Je le vis à nouveau, assis près du gorille, le même que la veille.

Un portrait fascinant : un gorille d’une puissance incroyable et un garçon d’une trentaine de kilos lui faisant la conversation.

Je m’approchai. Comme le garçon ne me fit pas signe de partir, je m’assis à côté de lui.

– Que fais-tu ? lui demandai-je.

– Je lui explique où est sa place.

Je regardai le gorille.

– Sa place ?

Le garçon haussa les épaules.

– Ici, il n’y a pas de barrières. Mais c’est tout comme.

Je ne compris pas vraiment.

Il posa une main sur le pelage du gorille.

– Il faut faire attention à ce qu’on change.

Puis il se tut.

Je regardai le gorille. Il semblait parfaitement tranquille.

Je ne savais toujours pas ce que le garçon voulait dire.

Mais quelque chose dans sa façon de parler me troublait.

Je rentrai en Europe quelques jours plus tard.

Je repris ma vie en accéléré.

Les avions. Les hôtels. Les réunions. Les chiffres. Les contrats.

Mais le regard du gorille et les mots du garçon étaient restés quelque part en moi.

Une bonne année pour la boîte. Pour souffler un peu, on nous proposa une journée nature avec un guide de montagne.

Il nous parla des réseaux de champignons, des lichens, des associations symbiotiques entre champignons et algues. Il nous expliqua l’importance de l’eau dans l’écosystème qui nous entourait.

J’avais réalisé qu’il n’y avait pas de gorilles à la fin de l’excursion, mais que la journée avait été passionnante.

J’avais encore en mémoire les mots de Rukundo et je regardais où je mettais les pieds.

Le guide s’en amusa.

Nous parlâmes du Rwanda. Il me raconta qu’en plus des sorties nature en Europe, il organisait aussi des circuits en Malaisie et au Maroc.

Je rentrai de cette journée des questions plein la tête, avec l’impression d’avoir découvert l’endroit où je vivais.

Mes journées de travail ne me laissaient pas le temps de répondre à toutes les questions que j’avais encore en tête. Des questions simples, parfois même basiques, mais qui nécessitaient de pouvoir y réfléchir l’esprit clair.

Alors, j’ai pris des vacances, de longues vacances.

J’ai suivi une formation de guide de montagne. Je me suis inscrit à un MOOC de botanique. J’ai appris les plantes, les champignons, les arbres, les animaux et tout ce que je pouvais apprendre sur les milieux naturels.

J’avais toujours aimé apprendre vite. Dans mon ancien métier, cela m’avait permis de comprendre des dossiers complexes en quelques jours et de les présenter ensuite à des clients qui n’y connaissaient rien.

Je découvris que cette capacité pouvait servir à autre chose.

Je ne voulais pas devenir spécialiste de tout.

Je voulais comprendre suffisamment pour être capable d’expliquer.

Et surtout, j’avais envie de transmettre cette curiosité.

Ma première sortie dans le Vercors fut assez maladroite.

Je connaissais beaucoup de choses sur le papier, mais je m’aperçus rapidement que savoir quelque chose et savoir le faire découvrir étaient deux choses différentes.

Alors je fis ce que j’avais toujours fait dans mon ancienne vie : j’observai mon public.

Je compris ce qui l’intéressait, ce qui l’ennuyait, ce qui éveillait sa curiosité.

Et je me mis à raconter la nature autrement.

Je pouvais parler de symbiose entre deux espèces et, avec un groupe de professionnels, faire le parallèle avec une alliance entre deux entreprises.

La concurrence devenait une histoire de territoires.

Les réseaux souterrains des champignons évoquaient parfois les réseaux humains.

Les écosystèmes parlaient de coopération, de dépendance, de fragilité et d’équilibre.

Je n’avais jamais imaginé que tout ce que j’avais appris dans la finance pourrait un jour m'aider à parler des arbres.

Puis j’ai commencé à filmer mes sorties.

Une courte vidéo par-ci, une autre par-là.

Je racontais ce que j’apprenais, sans donner de leçons.

Une plante que personne ne remarquait.

Un champignon que tout le monde prenait pour autre chose.

Une trace dans la boue.

Un arbre mort qui continuait à faire vivre une multitude d’organismes.

Les vidéos commencèrent à circuler.

Des gens me posèrent des questions.

Puis certains me demandèrent de les accompagner.

Je venais sans le savoir de retrouver mon ancien métier.

Sauf que cette fois, je ne vendais rien.

J’essayais simplement de donner envie aux gens de regarder.

Maintenant, j’accompagne aussi des groupes au Rwanda, avec Rukundo, les gorilles sont presque un bonus. Dans cette région des grands volcans, il y a tellement de choses à regarder.



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