Les mots d'Arthur.
Chapitre 10 ; Arthur reste Arthur.
Les bulletins viennent d'être distribués.
Arthur relit le sien une troisième fois.
Quatre points de moyenne générale gagnés depuis le début de l'année.
Les mathématiques restent son point faible, mais les cours de soutien commencent à porter leurs fruits. En français, les annotations de Mme Tricot ont changé de ton.
"Bonne idée."
"Continue dans cette direction."
"Tu progresses."
Trois mots qu'il n'aurait jamais imaginé lire quelques mois plus tôt.
En histoire, leur exposé sur les grands explorateurs a obtenu un dix-huit.
M. Damasio avait conclu simplement :
– Vous n'avez pas récité Internet. Vous avez cherché. Ça fait toute la différence.
Arthur garde cette phrase dans un coin de sa tête.
Mathilda lui adresse de nouveau la parole.
Mais quelque chose d’imperceptible s'est installé entre eux.
Comme une pudeur.
Comme si chacun attendait que l'autre fasse le premier pas.
Yann, lui, trouve cette situation insupportable.
– Vous êtes fatigants, tous les deux.
– Pourquoi ?
– Parce que vous êtes d'accord sur tout... mais séparément.
Pendant ce temps, le groupe de cartes prend de l'ampleur.
Ce qui n'était au départ qu'un simple groupe Instagram réunit maintenant plusieurs dizaines de passionnés.
Les premières cartes virtuelles circulent.
Très vite, quelqu'un propose :
– Et si on faisait carrément une application ?
Yann lève immédiatement la main.
– Il y a des BTS informatique dans le groupe, je vais leur en parler.
Arthur, lui, a une autre nouvelle.
– Maintenant, je travaille avec quelqu'un sur les texte. On abat un travail de Romains.
– Qui ça ?
– Un certain... Roal.
Personne ne le connaît.
Roal refuse les visios.
Il ne communique que par messages.
Mais il a une culture littéraire incroyable.
Les discussions s'enchaînent presque chaque soir.
– Qu'est-ce que tu penses d'Arturo Pérez-Reverte ?
– Le Club Dumas mérite cinq étoiles. Il réussit à donner envie de lire les romans de cape et d'épée.
– On l'ajoute.
Quelques minutes plus tard.
– Et Amin Maalouf ?
– Mani, quel personnage fantastique! Obligatoire. D’ailleurs, on lui doit le manichéisme même si le mot est inadapté Pour Mani qui était nuancé et sensible..
– Magnifique, et Stephen King ?
– Catégorie "Boss de l’Univers".
– Haha. Excellente idée!
Même Yann commençait à être intrigué.
– Il est bizarre, ton Roal...
– Pourquoi ?
– Parce qu'il pense exactement comme toi.
Arthur réfléchit quelques secondes.
– C'est vrai.
Le samedi suivant, toute l'équipe se retrouve dans la salle de travail de la médiathèque.
Des feuilles cartonnées recouvrent les tables.
Une imprimante ronronne au fond de la pièce.
Yann distribue les tâches.
– Arthur, les auteurs français.
– D'accord.
– Moi, je m'occupe de l'application.
– Parfait.
Arthur ouvre son classeur.
– Il me manque encore Umberto Eco, Stephen King et Amin Maalouf.
– C'est Roal qui devait les apporter.
Les autres regardent la porte.
Toujours personne.
Puis une voix s'élève derrière Arthur.
– Les voilà.
Il se retourne.
Mathilda dépose doucement trois cartes devant lui.
Puis une quatrième.
– Je me suis permis d'ajouter Robert Merle...
Arthur observe la carte.
– ...pour Pierre de Siorac, dit-elle.
Arthur reste silencieux.
Il regarde les cartes.
Puis Mathilda.
Puis les cartes.
Roal.
Mathilda.
Évidemment.
Elle sourit.
– Roald n’était pas disponible. Tu es déçu ?
– Non...
Il réfléchit.
– Je suis surtout impressionné.
Elle hausse les épaules.
– J'avais peur que tu ne répondes plus si tu savais que c'était moi.
Arthur ne trouve rien à répondre.
Alors il prend la carte de Robert Merle.
L'observe quelques secondes.
Puis déclare très sérieusement :
– Quelle excellente initiative.
Il relève les yeux.
– C'eût été dommage de l'oublier. On n’entre pas dans un roman avec Robert Merle, on entre au XVIème siècle.
Mathilda éclate de rire.
– Tu ne changeras donc jamais.
Arthur sourit.
– J'espère bien que non.
Arthur reste Arthur
alors qu’il traverse la cour pour aller à la cantine, deux élèves les dépassent en courant
– Qui veut voyager loin ménage sa monture leur lance-t-il, jovial tandis que Yann éclate de rire.
Quelques jours plus tard.
Cours de mathématiques.
Le professeur rend les copies.
Arthur découvre un treize.
Ce n'est pas extraordinaire.
Mais c'est son meilleur résultat de l'année.
Le professeur se tourne vers le tableau et écrit une équation.
Arthur lève timidement la main.
Le professeur le regarde.
– Oui, Arthur ?
– Monsieur...
Il hésite.
– Vous avez oublié le "s" à "variables".
Toute la classe éclate de rire.
Le professeur regarde le tableau.
Effectivement.
Il ajoute le "s".
Puis il prend la copie d'Arthur.
– Et toi...
Il montre une ligne.
– Tu as oublié un signe moins ici.
Arthur baisse les yeux.
– Effectivement.
Un silence.
Puis il relève la tête.
– Nous sommes quittes.
Le professeur sourit.
– Nous sommes quittes.
Cette fois, toute la classe rit.
Et Arthur rit avec eux.
Épilogue ; les mots justes.
Quelques mois plus tard.
Mme Tricot pousse discrètement la porte de la salle de théâtre.
La répétition a déjà commencé.
Au premier rang, M. Damasio est assis, un carnet fermé sur les genoux.
Sur scène, Arthur donne la réplique à Mathilda.
Yann est en régie.
Personne n'a songé à lui proposer un autre rôle.
C'est exactement sa place.
Discret.
Toujours attentif.
Arthur s'interrompt au milieu d'une phrase.
Il réfléchit.
– Attends...
Il relit sa réplique.
Puis remplace un mot.
Mathilda le regarde.
– Celui-là sonne mieux.
Elle acquiesce.
– Oui.
Un sourire apparaît.
– Mais cette fois...
Elle marque une pause.
– Tu l'as dit gentiment.
Arthur répond par un sourire.
Au fond de la salle, Mme Tricot croise le regard de M. Damasio.
Ils n'échangent aucun mot.
Ils n'en ont pas besoin.
Sur scène, Arthur reprend sa réplique.
Les mots sont toujours aussi importants pour lui.
Simplement...
ils ne lui servent plus à avoir raison.
Ils lui servent désormais à aller vers les autres.
Rideau.

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