La presqu'île.

 


Robert reconnut Dominique avant même qu'il ne lève la main. Quarante ans avaient passé, mais certains visages ne changent jamais tout à fait.

Ils passèrent l'après-midi à rattraper le temps perdu. Les études, les enfants, les divorces, les départs en retraite.

– Et toi ? demanda Robert. Tu faisais quoi déjà ?

– J'ai travaillé pour le GIEC.

Robert éclata de rire.

– Ah oui… toi, tu étais de ceux qui annonçaient la fin du monde !

Dominique sourit.

– Pas exactement.

Ils parlèrent encore du climat, des rapports scientifiques, des prévisions. Robert écoutait avec bienveillance, mais sans réelle conviction.

– Tu dramatises un peu, non ?

Dominique haussa les épaules.

– Tu te souviens de notre presqu'île ?

Le visage de Robert s'éclaira.

– Comment oublier ? C'est là que j'ai mes plus beaux souvenirs d'enfance.

– Tu as un peu de temps ?

– Bien sûr.

– Alors viens.

Ils roulèrent une quarantaine de minutes jusqu'à la côte.

En descendant de voiture, Robert s'arrêta un instant.

– C'est drôle… La plage me paraît plus petite qu'avant.

– Les souvenirs agrandissent beaucoup de choses.

Dominique ouvrit son coffre, sortit deux sièges pliants, un vieux thermos et un sac.

Ils marchèrent jusqu'au bout de la langue de sable.

– Dommage qu'on n'ait pas pris nos cannes à pêche, dit Robert.

– À quoi bon ? Il n'y a plus rien à pêcher.

– Tu exagères…

– J'aimerais bien.

Ils s'assirent face à la mer.

Dominique leur servit un café.

Le silence n'avait rien de gênant. Il ressemblait à celui de deux enfants qui n'ont plus besoin de parler pour être ensemble.

Robert contempla l'horizon.

– Finalement, tu vois… on est bien ici.

Il allongea les jambes. Quelques centimètres d'eau entouraient déjà ses chaussures. Il n'y prêta aucune attention.

– Ça m'a fait du bien de te revoir.

– Moi aussi.

Robert tourna la tête vers son ami.

– Mais toi… tu vas vraiment bien ?

Dominique hésita.

– Une légère dépression. Les psychiatres appellent ça la solastalgie.

– La sola… quoi ?

– C'est la tristesse de voir disparaître un lieu qu'on aime, alors qu'on est toujours chez soi.

Robert regarda autour de lui.

– Franchement… je trouve que tu t'inquiètes beaucoup. Regarde cet endroit… il est toujours magnifique.

Dominique sourit.

– Oui.

Il consulta discrètement sa montre.

– Dis-moi… tu es pressé ?

– Pas vraiment. Pourquoi ?

Dominique reboucha le thermos.

– Parce que dans quelques minutes, la presqu'île redeviendra une île.

Robert fronça les sourcils.

À cet instant seulement, il baissa les yeux.

L'eau lui arrivait déjà aux chevilles.



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