Série L'absurde en 1914

 épisode 1 sur 5

1 Le départ


L’annonce de la mort de Jaurès est un coup de tonnerre dans le petit village de Remomeix, proche de Saint-Dié-des-Vosges. Sur la place, les hommes parlent plus fort que d’habitude. Les commentaires ne laissent pas de place au doute : les derniers espoirs de paix se sont envolés. Aristide, assis à l’ombre de la tonnelle du café, écoute d’une oreille attentive. La nouvelle l’attriste, mais quelque chose, en lui, se redresse. Depuis l’enfance, on lui a appris à regarder vers l’Est. Il revoit la carte accrochée au mur de la classe : la France en couleurs, et cette tache sombre, soulignée plusieurs fois d’une craie rageuse par l’instituteur.
– Ça, les enfants, c’est ce qu’on nous a pris.



À Remomeix, l’ambiance est explosive en cette fin juillet de 1914. l’annonce de la mobilisation ne devrait pas tarder, d’après les rumeurs. Et Aristide est prêt à rejoindre le 146ème régiment d’infanterie.

Chez lui, dans la pénombre du salon, il ajuste son uniforme. L’aiguille passe une dernière fois à travers le tissu rêche. Il tire sur le fil, le coupe avec les dents. Sur la poitrine, la croix de guerre de son arrière-grand-père tient désormais en place.
Au cimetière, un peu plus tôt, il est resté debout longtemps devant la pierre. Le même prénom, celui du héros de 1870. Il n’a presque rien dit. Juste une promesse murmurée entre les dents, comme si son arrière-grand-père pouvait encore l’entendre.


À quelques kilomètres de là, à Saales, Karl plie soigneusement sa veste. Ici, on parle allemand depuis le traité de 1871. Les mots français restent coincés dans la gorge ou se murmurent derrière les portes closes. Chez lui, sa mère baisse la voix même quand ils sont seuls.

Karl fait glisser ses doigts sur le tissu, puis sort la petite boîte. La même croix, le même héritage. Charles, son arrière-grand-père s’était illustré au combat. Sa médaille lui avait été délivrée à titre posthume...

Karl hésite un instant, la médaille ne doit pas se voir, il l’insère dans le repli au niveau du cœur. Dehors, quelqu’un passe dans la rue. Les pas résonnent, il y a une grande agitation. Karl reprend son geste. L’aiguille entre, ressort. Régulièrement, proprement, comme on le lui a appris.

Les noms des déserteurs fusillés circulent encore dans le village. On les cite à voix basse, mais assez fort pour que chacun s’en souvienne.

Il fixe la croix. Elle brille à peine dans la lumière.

Il sait qu’il devra rejoindre le 132ème bataillon d’infanterie à Colmar. Il sait aussi – ou croit savoir – qu’il ne tirera pas sur des soldats français.

Cette idée tient encore debout, pour l’instant.

Les trains s’ébranlent presque au même moment.

À quelques kilomètres de distance, deux convois prennent des directions opposées.

Dans le wagon d’Aristide, on chante. Les voix sont pleines, parfois fausses, mais joyeuses. Quelqu’un rit trop fort. Une jeune femme court le long du quai, essoufflée, et glisse une fleur dans le canon de son fusil au dernier moment. Il la regarde s’éloigner sans vraiment la voir, le cœur battant d’une excitation qu’il ne cherche pas à comprendre.

Le train prend de la vitesse.

Bientôt, il n’y a plus que le chant, le vent, et cette certitude légère qui flotte encore dans l’air :
tout cela sera terminé avant les premières feuilles mortes.

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