Episode 1 : La maison connectée de Jean-Pascal
Jean-Pascal n'était pas un homme compliqué, ni sophistiqué : il adorait la tech.
Et grâce à la domotique dernier cri – vendu par un commercial qui parlait comme un prophète annonçant l'avènement d'un nouveau messie technologique – il était à la pointe.
Il était très fier de sa maison 2.0.
Portail connecté, volets automatiques, éclairage intelligent, chauffage auto-régulé, cuisinière pilotable à distance, frigo qui commande tout seul, WC avec analyseur embarqué, aspirateur autonome, tondeuse GPS… la totale.
Chaque soir à 18 h, rituel immuable : Jean-Pascal s'installait sur sa terrasse avec un Ricard parfaitement dosé (la machine avait informé ses préférences), pendant que l'aspirateur avalait sa moquette, que la tondeuse traçait des lignes parfaites sur sa pelouse, que les volets s'ajustaient à la luminosité et que le frigo préparait déjà une liste de courses.
Musique d'ambiance en terrasse : Bach revisité par IA. Un bonheur.
Cerise sur le gâteau : observer le spectacle des voisins qui s'activent pendant qu'il sirote, les doigts de pied en éventail.
Là, il était bien.
Presque trop bien.
Mais ce jour-là, une panne de réseau.
Une simple coupure. Quelques minutes.
Juste assez pour que la maison perde la tête.
L'arrosage automatique, privé de signal météo, crut à une sécheresse historique. Il ouvre toutes ses vannes. Une pluie diluvienne s'abattit sur le jardin, puis sur la terrasse, puis sur Jean-Pascal, qui vit son pastis noyé par une cascade amazonienne.
Il tente d'atteindre le tableau de commande.
Têtu, l'arrosage pivota pour le suivre, comme un pompier enragé.
Dans la cuisine, le robot connecté, privé de cloud culinaire, passe en mode improvisation totale.
Il mélangea :
– sucre,
– sardines,
– gingembre,
– cornichons,
– et un reste de pâtes carbonara.
Le tout dans une consistance inquiétante, tiède, vivante.
La machine bipa fièrement :
« NOUVELLE RECETTE ENREGISTRÉE. »
Dehors, le portail, paniqué, s'ouvre et se referma en boucle.
Clac. Clac.
Clac. Clac.
Clac. Comme un chien de garde mécanique qui ne sait pas s'il doit attaquer ou accueillir.
À un moment, il reste ouvert pendant dix bonnes secondes. Juste assez pour que…
… la tondeuse profite de l'opportunité.
Sans GPS pour la guider, elle passe en mode exploration.
Elle partit droit devant, franchit la rue et entra chez les voisins pour vérifier si leur pelouse n'était pas plus verte.
Elle passe sous le trampoline des enfants, contourna une piscine gonflable, scalpa un nain de jardin et attache un buisson en forme de cygne avant de toiletter les rosiers.
Les voisins hurlèrent, mais rien ne pouvait arrêter une tondeuse en quête de liberté.
Jean-Pascal donna des commandes à son assistant vocal, qui voulait bien faire mais comprit tout de travers : les enceintes connectées se désolidarisèrent et chaque pièce jouée sa partition.
Le jardin diffusa de la K-pop, la cuisine des chants grégoriens, le salon de l'électro-jazz.
L'aspirateur, qui voyait de l'eau au sol, se mit en action et suivit Jean-Pascal à la trace, comme s'il voulait lui aspirer les pieds.
L'imprimante imprimée. Tout le réservoir.
Le frigo passe commande.
Le système d'alarme appela Police-Secours.
La tondeuse, revenu de son périple chez les voisins, en profita pour faire un tour dans le potager et tondit au passage le câble d'alimentation de la voiture.
Un court-circuit alerta aussitôt Jean-Pascal, qui demanda à l'assistant d'appeler un électricien.
Celui-ci appelle les dix derniers numéros composés : son ex-femme, la fleuriste, la banque, son oncle… Puis il finit par trouver un électricien, et valide au passage le devis pour l'installation de panneaux solaires.
La voiture, qui avait reçu la commande de se mettre à l'ombre, commença par des places dans le jardin, puis profita d'une ouverture de portail pour aller se garer dans l'allée du voisin, sous un cerisier.
Jean-Pascal craqua au milieu de son salon.
Le shaker lui prépare un jus de fruits frais, tandis que l'assistant, alerté par une fréquence cardiaque trop élevée, appelle le médecin.
Dans le jardin, les mangeoires connectées, elles aussi touchées par le bug, s'ouvrent en grand les distributeurs.
Résultat : buffet granola illimité pour tout le quartier.
Moineaux, merles, pigeons, mésanges, rouges-gorges, tourterelles :
tous débarquèrent, se mirent à picorer en rythme, battent des ailes, sautent d'une branche à l'autre.
Un festival aviaire.
Un esprit Fête de la Musique, mais version ornithologique.
Quelques minutes plus tard convergent devant la maison :
L'ex-femme, furieuse :
— Qu'est-ce que tu as encore fait, Jean-Pascal ?
La fleuriste, portant un énorme bouquet :
— C'est bien ici, la livraison romantique ?
L'électricien, en salopette et casquette :
— On m'a dit que c'était urgent. C'est où ?
Le livreur UberEats, bras chargés de sacs :
— J'ai une commande pour Jean-Pascal Domotique.
Le voisin, au volant de sa voiture avec un coffre rempli de fleurs décapitées et d'un nain de jardin façon puzzle 3D :
— Il faut qu'on parle, voisin !
Des oiseaux livres de graines tournoyaient comme des confettis vivants.
Et la tondeuse, en mode mandala, avait entraîné l'aspirateur dans son sillage…
Jean-Pascal a dit simplement :
— J'avais demandé le mode détente.
Et la maison a répondu, dans une tonalité disco :
—
Ambiance folle bien reçue.
___________________________________________
Commentaires
Enregistrer un commentaire