ça peut servir...

 


– Ça fait des années que je te dis de vider cette grange et que tu me réponds : « On ne sait jamais, ça pourrait servir. » Et maintenant qu'on déménage, tu passes tes journées à faire des allers-retours à la déchetterie !

Jean-Marc haussa les épaules sans répondre. Il retourna vers la remorque et souleva une caisse remplie de charnières, de robinets, de morceaux de tuyaux, de poignées de porte et de vis soigneusement triées.

Une vie entière de « ça peut servir ».

Il avait commencé par donner tout ce qui pouvait encore rendre service : à la recyclerie, sur Geev, sur les groupes Facebook. Vendre ne l'intéressait pas. Si un objet pouvait être utile à quelqu'un, autant le lui offrir.

Mais il restait encore des montagnes de choses dont personne ne voulait.

À la déchetterie, il jetait chaque objet avec un petit pincement au cœur.

Autour de lui, les bennes débordaient de trésors oubliés.

« Incroyable tout ce que les gens peuvent jeter... », pensa-t-il.

Il tentait de faire glisser une vieille cuve de chauffe-eau quand une voix l'interrompit.

– Laissez-moi vous aider, monsieur.

L'employé saisit l'autre poignée.

– Celle-ci va dans la benne quatre, les métaux.

Ensemble, ils la firent basculer.

La cuve disparut dans un grand fracas.

Jean-Marc resta quelques secondes à regarder la benne.

– Ça pouvait encore servir...

L'employé sourit.

– Vous savez... on pourrait remplir des granges avec tout ce qui peut servir.

La phrase était dite sans réfléchir.

Pour Jean-Marc, elle resta suspendue dans l'air.

Remplir des granges...

Pendant tout le trajet jusqu'à leur nouvelle maison, il ne pensa plus qu'à cela.


Le déménagement terminé, Christine visita les lieux.

– Au moins, ici, tu ne recommenceras pas à accumuler. Pas de grenier, pas de grange... et le garage est minuscule.

Elle ajouta en montrant la cuisine :

– Par contre, il y a une fuite sous l'évier. Tu peux regarder ?

Jean-Marc sourit.

– Un bout de tuyau de quatorze, une vingtaine de centimètres... J'ai des chutes pour ça.

Par réflexe, il ouvrit la porte du garage.

Il resta immobile.

Le rayon où il rangeait ses morceaux de cuivre n'existait plus.

Il avait tout jeté.

Une heure plus tard, il revenait du magasin avec deux mètres de tuyau, une boîte de joints, des bouchons... alors qu'il n'utiliserait qu'un petit morceau.

En tenant le reste dans ses mains, il souffla :

– Et maintenant... j'en fais quoi ?

La phrase de l'employé lui revint.

On pourrait remplir des granges...

Le lendemain, il demanda un rendez-vous au maire.


– Votre idée est étonnante, dit celui-ci après l'avoir écouté.

Jean-Marc craignait déjà un refus.

Mais le maire poursuivit :

– Les anciens ateliers des services techniques sont vides depuis des années. On pourrait essayer.

Quelques semaines plus tard, les élus donnèrent leur accord.

Jean-Marc passa plusieurs journées à nettoyer le bâtiment avec les employés des services techniques.

Avec des planches de palettes, il fabriqua une grande enseigne : ÇA PEUT SERVIR

Il installa des étagères.

Puis il confectionna des panneaux :

Quincaillerie

Plomberie

Électricité

Jardin

Bois

L'adjoint au maire entra en souriant.

– Je crois qu'on vient de trouver le gardien de la grange.

Jean-Marc éclata de rire.

– Ça, je veux bien.

Au fond d'un carton, il déposa son morceau de tuyau de cuivre, juste à côté d'un vieux robinet.

Le premier objet de la collection.


Un bruit résonna contre le montant métallique de la porte.

– Entrez ! lança l'adjoint.

Un homme apparut avec une paire de petites roues de vélo.

– Ma fille a grandi... je me suis dit que ça pourrait peut-être servir.

Jean-Marc prit les roues avec précaution.

– C'est un grand jour.

L'homme sourit.

– Pourquoi ?

– Parce que votre fille a grandi et que vous êtes le premier.

Ils se serrèrent la main.

– Jean-Marc.

– Alain.

Un silence.

Puis Jean-Marc regarda la rue.

– Je crois que nous sommes voisins.


Les semaines passèrent.

Les étagères se remplirent.

Quelqu'un apporta des pots de peinture à moitié pleins.

Un autre déposa une boîte entière de vis.

Une vieille dame repartit avec une poignée de porte introuvable.

Un jeune couple trouva les trois tuiles qui lui manquaient.

Les gens venaient pour déposer un objet, ils repartaient souvent après avoir discuté dix minutes.

Un banc apparut devant le bâtiment, puis une cafetière.

Le samedi matin, on s'y croisait presque autant qu'au marché.


Un soir, Christine regarda son mari par la fenêtre.

Jean-Marc aidait un voisin à choisir une roue de brouette.

Tous deux riaient comme s'ils se connaissaient depuis toujours.

Elle se tourna vers lui lorsqu'il rentra.

– Alors ?

Il posa ses clés sur la table.

– Tu vois... on n'a plus rien qui traîne à la maison.

Il regarda vers la grange, dont la lumière brillait encore au bout de la rue.

– Pourtant, je n'ai jamais eu autant de choses à portée de main.

Christine sourit.

Elle comprit que, dans ce nouveau village, Jean-Marc n'avait pas seulement trouvé une grange.

Il avait trouvé sa place.



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