Les mots d'Arthur
Chapitre 3 : Arthur.
Le mercredi après-midi, pendant que Yann est à l’AS du collège, Arthur campe à la médiathèque.
À peine arrivé, il s’installe dans le coin jeunesse, sur son pouf préféré. Autour de lui, il empile des livres, ouvre son cahier, sort son stylo. C’est parti pour un nouveau voyage.
Une maman rappelle son fils qui court entre les
rayonnages.
Une conteuse fait rire une dizaine d’enfants.
Des
collégiens s’affrontent bruyamment à un jeu de société.
Arthur, concentré, ne lève même pas la tête.
Lorsqu’il rencontre un mot inconnu, il le note dans son cahier avant de reprendre sa lecture. Plus tard, il ira chercher sa définition dans le dictionnaire. Il aime comprendre les mots avant de les utiliser.
À l’heure de la fermeture, il referme son dernier livre et rejoint le comptoir avec une nouvelle pile sous le bras.
– Alors Arthur… voyons voir ce que tu rapportes aujourd’hui.
Julie, la bibliothécaire, attrape les livres pour les enregistrer.
– Déjà fini celui sur les Vikings ?
–
Oui.
– Tu as aimé ?
– Surtout les Drakkars.
Julie sourit.
– J’ai pensé à toi.
Elle sort un livre qu’elle avait gardé derrière son ordinateur.
– Si les grands voyageurs t’intéressent, celui-ci devrait te plaire.
Arthur lit la couverture.
Ibn Battûta. Le voyageur qui parcourut le monde.
– C’est qui ?
– Un Marocain du XIVᵉ
siècle. Il est parti en pèlerinage… et il a fini par parcourir
près de cent vingt mille kilomètres. Bien avant les grands
navigateurs européens.
Arthur ouvre le livre avec précaution.
– Ouah… trop fort. On n’en parle jamais au collège…
Julie hausse doucement les épaules.
– Il y a beaucoup de gens dont on ne parle jamais.
Arthur serre le livre contre lui comme un trésor.
– Merci Julie.
Le lendemain, en français, Mme Tricot passe le premier quart d’heure du cours à tenter d’obtenir le silence.
– Je vous demande de vous arrêter !
– Le
livre, page 54 ! J’AI DIT PAGE 54 !
Elle hurle mais personne ne l’écoute.
Finalement, comme chaque semaine, le calme revient dans la classe quand les élèves l’ont décidé.
– Mathilda, distribue les copies s’il te plaît.
Mathilda, la chouchoute de Mme Tricot, traverse les rangs avec un sourire satisfait. Elle dépose la copie d’Arthur sur sa table avec un clin d’œil moqueur.
Ils étaient amis plus petits. Arthur ne sait plus vraiment quand ça s’est fissuré – CE2, CM1 peut-être. Depuis, elle le regarde comme s’il avait changé de langue.
La copie glisse sur sa table.
11/20.
Son sourire disparaît.
En rouge, Mme Tricot a écrit :
Tu as compris le sujet. En revanche, je ne te demandais pas d’écrire cinq pages. Fais aussi attention au vocabulaire que tu utilises. On dirait parfois que tu choisis des mots compliqués uniquement pour impressionner.
Arthur relit plusieurs fois.
Mme Tricot passe entre les rangs.
– Qu’y a-t-il, Arthur ? Tu sembles contrarié.
Il hésite.
– Oui, madame… Je ne comprends pas pourquoi vous avez rayé cette phrase.
– Laquelle ?
– « Je ne pouvais endiguer mon prurit d’écriture. »
Quelques élèves éclatent de rire.
Mme Tricot croise les bras.
– Parce qu’un prurit est une démangeaison. Tu emploies ce mot sans en maîtriser le sens.
Arthur baisse les yeux.
– Pourtant… je l’ai lu chez Zola.
Un léger sourire passe sur le visage de la prof.
– Zola savait pourquoi il utilisait ce mot. Toi, j’ai surtout l’impression qu’il te plaît parce qu’il sonne bien.
Arthur voudrait répondre. Dire qu’il ne cherche pas à impressionner, seulement à viser juste. Mais les mots restent coincés.
Mme Tricot reprend sa ronde entre les tables, lasse, voûtée, traînant les pieds. Vue de profil, elle ressemble à un grand S majuscule.
Arthur fixe sa copie. Les lettres rouges se brouillent.
À voix basse, il emprunte une vieille malédiction lue dans un roman oublié.
– Que le diable vous patafiole…
Yann, derrière lui, étouffe un rire.
– Ça veut dire quoi, ça ?
Arthur essuie discrètement une larme.
– Un sortilège, je crois… enfin je ne sais pas.
Puis il ajoute, avec un mince sourire :
– Mais ça soulage.

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