Les mots d'Arthur.
Chapitre 8 : Arthur se révèle.
Le mercredi après-midi, la médiathèque est plus animée qu'à l'accoutumée. Arthur rapporte une pile de livres au comptoir où Julie les enregistre.
– Alors, Cyrano ? Tu ne t'es pas ennuyé ?
Arthur secoue la tête avec enthousiasme.
– Au contraire. C'est encore meilleur que le film. Et puis j'ai ajouté une foule de nouveaux mots à mon répertoire. C'était... exaltant. Et cet usage admirable de l’imparfait du subjonctif, un bonheur !
Julie esquisse un sourire.
Ce garçon est décidément à part, pense-t-elle en le regardant rejoindre son pouf favori, les bras chargés d'une nouvelle sélection de livres.
Quelques minutes plus tard, elle s'approche discrètement.
– Arthur ?
Il relève la tête, surpris. Il ne l'avait même pas entendue arriver.
– Oui, Julie ?
Elle hésite un instant.
– J'ai un gros problème. Notre conteuse a eu un petit accident sur la route. Rien de grave, mais elle ne pourra pas venir. Et comme tu peux le voir...
Arthur suit son regard. Une vingtaine d'enfants attendent dans le coin lecture. Les plus petits commencent à gigoter. Quelques parents échangent déjà des regards inquiets.
– C'est vraiment dommage, dit Arthur. Mais... qu'y puis-je ?
Julie lui tend deux albums.
– J'ai pensé à toi. Le thème d'aujourd'hui, c'est la mythologie grecque et les légendes celtiques. Tu connais ces livres par cœur, tu les as déjà empruntés plusieurs fois.
Les yeux d'Arthur s'agrandissent aussitôt.
– C'est vrai...
Puis son enthousiasme retombe.
– Mais... devant tout le monde ?
– Tu sais raconter des histoires, Arthur. Je t'ai déjà entendu parler de tes lectures à des enfants. Fais simplement comme tu le fais d'habitude.
Arthur regarde les enfants. Puis les livres.
– Bon... je veux bien essayer. Mais si tu vois que je me noie, tu viens me sauver.
Julie tend la main.
– Marché conclu.
Arthur lui tape dans la paume avec un sourire inquiet.
Quelques instants plus tard, il s'installe sur un tabouret.
Toutes les têtes se tournent vers lui.
Il ouvre le livre. Prend une grande inspiration.
Sa voix est un peu tremblante.
Les premières phrases tombent maladroitement.
Au premier rang, une petite fille regarde déjà ailleurs.
Un garçon bâille ostensiblement.
– Maman... on peut rentrer ? C'est nul aujourd'hui...
Les chuchotements gagnent le groupe.
Arthur déglutit, puis arrive un dialogue.
Presque sans s'en rendre compte, il change de voix.
Le héros parle d'un ton assuré.
Le monstre gronde d'une voix grave.
La vieille magicienne prend un accent étrange.
Son dos se redresse. Ses mains accompagnent désormais le récit.
Il oublie complètement la médiathèque.
Il n'y a plus de tabouret, ni de public.
Seulement des héros, des dieux et des créatures fantastiques.
Lorsque deux personnages s'affrontent, Arthur bondit de son siège. Il mime leur altercation avec tant d'ardeur qu'il se laisse tomber au sol en lançant la dernière réplique.
Les enfants éclatent de rire.
Puis ils se taisent, plus un ne bouge.
Tous les regards sont suspendus à ses lèvres.
Julie observe la scène derrière une étagère.
Elle sourit, l'animation est sauvée.
Une femme s'approche discrètement.
– Vous avez fait venir des comédiens, Julie ? J'entends plusieurs voix depuis l'autre bout de la médiathèque...
Julie lui fait signe d'approcher.
La femme contourne l'étagère, puis s'arrête net.
– Mais… c’est Arthur.
Mme Tricot reste immobile.
Elle n'a jamais vu cet élève-là.
Devant sa classe, Arthur hésite, alors qu’ici, il occupe tout l'espace.
Il fait rire, il fait frissonner, il captive.
Il semble vivre chacune des histoires qu'il raconte.
Julie, fière, murmure :
– Il m'a sauvé mon après-midi. Quel talent...
Vous avez de la chance de l'avoir dans votre classe, il doit être excellent en français.
Mme Tricot, gênée, ne répond pas tout de suite.
Elle continue de regarder Arthur.
Comme si elle découvrait un parfait inconnu.
Après un long silence, elle demande d'une voix distraite :
– Dites-moi... vous connaissez Achille Talon... et Kid Ordinn ?
Julie la regarde, surprise.
– Bien sûr. Ce sont des classiques de la bande dessinée franco-belge. Pourquoi cette question ?
Mme Tricot esquisse un sourire embarrassé.
– Oh... pour rien.
Disons simplement que... je commence à me poser quelques questions.

Commentaires
Enregistrer un commentaire