Les mots d'Arthur

 Nouvelle en 10 épisodes. publication : 1 épisode par jour.

Chapitre 1 : Mourir avec panache



Dans le couloir du collège, deux élèves de quatrième discutent d'un air grave.

– Frère, j'ai eu 3 en SVT. Mon père va me décimer.

Arthur fait une grimace.

– Bien tenté, bel effort mais, techniquement, décimer, ça veut dire en tuer un sur dix.

– Hein ?

– Chez les Romains. Ils faisaient ça pour punir les soldats. Donc, à moins que ton père ait neuf autres enfants à sacrifier avec toi, le terme est légèrement excessif.

– Arthur, j'suis pas d'humeur.

– Moi non plus. Je dis juste que « massacrer », « trucider » ou même « pulvériser » seraient plus appropriés.

– Je vais me faire défoncer, voilà.

Arthur hoche la tête.

– Formulation moins originale, mais plus satisfaisante.

Dans la salle d'histoire-géographie, M. Damasio lève les yeux de son paquet de copies. Depuis vingt ans qu'il enseigne, il a entendu des élèves annoncer leur mort prochaine pour un contrôle raté, une rupture amoureuse ou une convocation chez le principal. Mais c'est la première fois qu'il en voit un corriger le vocabulaire de la catastrophe.

– Bon, reprit Arthur avec gravité, tu dois affronter cette épreuve avec courage. Et si tu dois périr…

Il prend une inspiration, comme s'il montait sur une scène.

– … fais-le avec panache !

Yann le regarde, abasourdi.

– Mais qu'est-ce que tu racontes encore ? Je vais montrer un bulletin, pas monter à l'échafaud !

Arthur soupire.

– Tu manques singulièrement de grandeur.

Une voix retentit dans le couloir :

– Il est 9 h 56, jeunes gens ! En classe, ou c'est la vie scolaire !

– Allez, haut les cœurs! Lance Arthur en se dirigeant vers sa salle. Promets à ton père que tu travailleras comme un forcené. Et si tu veux, je viendrai après les cours. Nous trouverons les mots.

– Merci, mon pote.

Yann part au pas de course vers la physique-chimie.

M. Damasio, lui, a cessé de corriger.

Il regarde Arthur s'éloigner et esquisse un sourire.

– Celui-là, songe-t-il, soit il deviendra écrivain, soit il sera très fatigant.


À midi, Arthur et Yann déjeunent au bout d'une table de la cantine.

Ils ont pris l'habitude de s'installer près de la baie vitrée. Ici, ils peuvent discuter dans un calme relatif, sans être trop dérangés.

Yann fouille dans sa poche et en sort une carte colorée.

– Regarde.

Arthur relève la tête aussitôt.

– Ulysse !

Leur jeu n'a pas encore de nom. Ils n'en ont jamais vraiment eu besoin.

Depuis le CE2, ils fabriquent leurs propres cartes. Pas des cartes de footballeurs ni de Pokémons. Des cartes de personnages.

Des héros historiques, mythologiques ou fictifs.

Yann dessine et s'occupe de la mise en page. Arthur rédige les textes et attribue les caractéristiques.

Il prend délicatement la carte entre ses mains.

– Voyons…

Il réfléchit quelques secondes.

– Cinq étoiles en ruse, évidemment.

– D'accord.

– Quatre en persévérance.

– Normal.

– Trois en sagesse.

Yann acquiesce.

– Et une étoile en ponctualité.

– Pardon ?

Arthur lève les yeux, très sérieux.

– Il a quand même mis dix ans à rentrer chez lui.

Yann éclate de rire.

– Excellent ! Je le mets en particularité.

Il sort son téléphone et note :

Particularité : met parfois dix ans à rentrer chez lui.

– M. Damasio nous a parlé de l'Odyssée l'autre jour, reprend Yann. Ça m'a donné envie de faire une série mythologie.

– Excellente idée. Zeus en carte majeure.

– Et Athéna ?

– Cinq étoiles en sagesse.

– Hermès ?

– Cinq en vitesse et quatre en ruse.

– Percy Jackson ?

Arthur sourit.

– Catégorie héros de fiction.

Les deux garçons échangent un regard satisfait.

Les autres élèves collectionnent les cartes Pokémon ou parlent football.

Eux collectionnent les histoires.

Et lorsqu'ils aiment vraiment un personnage, ils lui fabriquent une carte.

– Je t'en prépare quelques-unes ce soir, dit Yann.

– Parfait. J'écrirai les descriptions.

Puis Arthur se fige soudain.

– D'ailleurs, Ulysse… tu lui as mis combien en loyauté ?

– Quatre.

– Quatre ?

– Ben oui.

– Quatre ? répète Arthur, indigné. Il a traversé la Méditerranée pour retrouver sa femme !

– Certes. Mais il a aussi passé quelques années chez Circé.

Arthur reste silencieux.

– Trois étoiles et demie, finit-il par concéder.

– Ça n'existe pas, trois étoiles et demie.

– C'est bien là toute la tragédie.




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