Ce qu'il en reste.

 En salle de pause, ça sent le café et les croissants.

— Tu te souviens quand ils sont entrés ?
— Comment oublier.

Les bottes pleines de terre sur le carrelage blanc.
Les gilets fluorescents.
Les voix trop fortes dans les rayons.

— J’ai cru que ça allait dégénérer.
— Moi aussi. Quand ils ont commencé à montrer les étiquettes… à remplir les caddies de viande « import ».

Elles avaient eu peur. Pas des paysans.
Plutôt du désordre.
Des réactions, des cris, les agents de sécurité qui attendaient les ordres du directeur.

Ils n’avaient rien cassé.
Juste sali et fait du bruit.
Ils avaient tenté d’expliquer les provenances, les prix, la concurrence déloyale.
Et ils étaient repartis vers le rond-point.

On avait nettoyé la boue.
Remis de l’ordre.

La vie avait repris.
Les promotions. Les cartes de fidélité.

On s’était dit que ça ne changerait rien.

Et pourtant.

— Tu sais le vieux couple du mardi ?
— Les discounts ?
— Oui. Ceux qui comptent toujours au centime.

La plus jeune hoche la tête.

— Mardi dernier, ils ont pris les pommes du coin.

Silence.

— Celles à 3,80 ?
— Oui.
— T’es sûre ?
— J’ai vérifié le code.

Un petit rire nerveux.

— Ils reposaient toujours les yaourts quand ça dépassait de cinquante centimes…
— Il a dit quoi ?
— « On en a pris moins. »

Elles restent un moment sans parler.

Un boucher entre dans la salle de pause.

— Les clients demandent d’où ça vient maintenant. Ils font des efforts.
— C’est vrai, dit une autre. Je le vois tous les jours.

Personne ne parle de victoire.
Personne ne parle du gouvernement.

Mais dans la salle de pause, quelque chose circule.

— Tu crois que ça va durer ?
— J’en sais rien.

Un temps.

— Mais ils regardent les étiquettes.

Et ce n’est déjà plus tout à fait comme avant.

Les tracteurs sont partis.
Les caméras aussi.
Il ne reste qu’un tas de cendres encore fumant sur le rond-point.

Mais dans certains caddies,
il y a une hésitation nouvelle.
Une seconde de conscience.

Ce n’est pas spectaculaire.
Ce n’est pas suffisant.

Mais c’est là.

Et parfois, ça commence comme ça.



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